septembre 1874
Je n’ai plus entendu parler d’elle. La vie ici continue, plate et monotone, grise. Il y en a qui se marient, il y en a qui meurent, il y en a qui naissent. L’hiver dernier, le premier président et le procureur général ont donné beaucoup de dîners. Mais les de Lancy, déjà au bout de leur rouleau, ont passé six mois à Lancy, par économie, dit-on. Le Jauffret a des hauts et des bas, au baccarat. On le disait sur le point de revendre l’ancien chalet de Moreau ; mais la déveine a dû cesser, puisqu’il vient d’y mettre les ouvriers : on repeint la façade, il s’agit de toute sorte d’embellissements. La Jauffret, toujours une longue asperge, disgracieuse. Trois nouveaux cercles sur le cours. Et le conservateur des eaux et forêts vient de recevoir son changement, à cause de la conduite scandaleuse de sa femme.
Pas une ligne d’elle. Elle ne m’a même pas fait savoir sa délivrance. Une seconde fille ou un garçon ? je l’ignore. Et dire que, chaque fois que j’ai reçu une lettre, avant de l’ouvrir, avant même de jeter les yeux sur l’adresse, j’ai éprouvé une seconde d’espoir ; puis, rien ! Voilà mon année.
Ah ! j’oubliais. Aux vacances de Pâques, Moreau est venu en France. Il a passé une demi-journée à X..., est venu me voir. Très calme, très satisfait, il n’a fait aucune allusion au passé. Nous avons causé une grande heure, d’Algérie, politique. « Que me veut-il ? A quoi dois-je sa visite ? » me demandais-je tout le temps. Il a fini par me confier qu’une place de président de chambre serait bientôt vacante à Alger. Il venait me tâter, savoir si je l’appuierais auprès de mes amis du ministère. Pourquoi pas ? Nous avons dîné ensemble. J’ai écrit trois longues lettres sous ses yeux. Puis, la nuit tombée, il est reparti.
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Même jour,
La domestique, Nanon, frappe à la porte de mon cabinet.
« Entrez !
– Monsieur, c’est une « lettre de mort », voilà. »
Elle vient de Paris ! Je regarde l’adresse. Mais il me semble connaître cette écriture ! N’est-ce pas celle de M. de Vandeuilles ? Je l’ouvre.
« M...,
« Madame Hélène Moreau, née Derval, a l’honneur de vous faire part de la perte douloureuse de sa fille, mademoiselle Lucienne, décédée à l’âge de deux ans et demi. »
« De profundis. »
15:19 Publié dans 15-septembre 1874 | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
