avril-mai 1875

 

Trois autres lettres, en huit mois, restées sans réponse. Et moi, Hélène, qui ne parvient pas à t’oublier ! Je ne sais que m’imaginer.

            Je lui écris encore.

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                                                   3 mai,

            Je pars.

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Paris, 4 mai, 7 h. du matin,

            Pas dormi de la nuit en chemin de fer. Descendu au même hôtel qu’il y a trois ans, près du Palais-Royal. Le garçon est allé me commander un bain. Puis, j’avale un consommé, je m’habille, et, malgré l’heure matinale, je me présente rue de Saint-Pétersbourg.

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Paris, 5 mai,

            Que d’émotion depuis mon arrivée ! Que d’inquiétudes ! J’ai plus vécu, ici, en vingt-quatre heures, que pendant des années à X... Et toute ma fièvre tient dans cette ligne : « Je ne sais ce qu’est devenue Hélène. »

            Hier matin, rue de Saint-Pétersbourg. La porte était ouverte et la loge déserte. J’avais déjà gravi quelques marches, comptant, vu l’heure matinale, déposer ma carte et demander à quelle heure de l’après-midi je pourrais venir. Tout à coup la concierge arrivant dans la cour, un balai à la main :

            « Où allez-vous ?

            – Chez madame de Vandeuilles.

            – Elle ne demeure plus ici... Il y a bientôt deux ans. »

            Deux ans ! et elle ne m’avait pas fait savoir ! Que de fois, pendant ces deux ans, je me l’étais imaginée dans son appartement, s’occupant de sa fille, de ses fleurs et de ses oiseux, ou, le soir, sur son balcon, regardant le chemin de fer !

            « Etes-vous sûre qu’il y ait deux ans ?

            – Oui, au terme d’avril, je me souviens... Quand ce monsieur donna congé, sa dame venait d’accoucher d’un garçon mort... Leur petite aussi était toute malade.

            – Et leur nouvelle adresse ? »

La concierge ne la savait plus. Près des fortifications, aux Ternes, peut-être à Passy ou à Auteuil, ou ailleurs. Son mari, cependant, devait se rappeler l’adresse, lui, qui avait aidé aux déménageurs. Garçon de bureau au ministère des finances, ce mari. Vite, un fiacre, et au ministère ! Le garçon de bureau interrogé, me voilà à l’entrée de la Cité-des-Fleurs, aux Batignolles. Je renvoyai la voiture. Il était à peine dix heures.

            Je ne connaissais pas la Cité-des-Fleurs. Tout au bas de l’avenue de Clichy, plus loin que le dernier bureau de l’omnibus de l’Odéon, au fond d’un quartier excentrique et populaire, quelle ne fut pas ma surprise ! Paris vous réserve de ces éblouissements. Il me sembla tout à coup que j’entrais dans un bouquet odorant qui était une volière : rien que de la verdure, des fleurs, et du soleil, et des oiseaux voletant sur le vert tendre des pelouses. Tout cela un jardin unique, fait de deux cents petits jardins contigus séparés par des murs bas qui disparaissaient sous les plantes grimpantes, très long, et resserré entre deux rangées de petits hôtels coquets. Au milieu, entre les grilles des jardins, un étroit passage pavé, avec rond-point de distance en distance. Et, à mesure que j’avançais, la douceur de la matinée de printemps, les émanations suaves, les gazouillements et les bruits d’ailes, me parlaient d’Hélène. « Voilà ce qu’elle aime ! Elle a passé par ici, je le sens, elle y est encore. A l’autre bout, l’avant dernier de ces jardins à gauche, m’a-t-on dit ! Peut-être n’aurai-je pas besoin de sonner : entre les barreaux de la grille, si je l’aperçois tout de suite, assise dans son petit jardin, en chapeau de paille ! Il faut m’attendre à la trouver en noir, portant encore le deuil. Elle n’aura pas voulu quitter ces fleurs et ces oiseaux, les derniers vers qui Lucienne ait tendus ses petites mains... » A l’avant-dernière maison de gauche, je regarde à travers la grille : pas d’Hélène en chapeau de paille ! Le jardin, plus grand que les autres, médiocrement tenu. Sur la porte, deux ou trois écriteaux pendus : pension de famille, appartements meublés et non meublés. Je sonne, à tout hasard. La bonne qui vient m’ouvrir : « Je ne connais pas de madame de Vandeuilles, il n’y a que trois mois que je suis ici... Je vais appeler madame... » Mais madame, sans doute à sa toilette, me fait attendre un gros quart d’heure. Par une fenêtre du rez de chaussée ouverte, la salle à manger où deux hommes mettaient la nappe pour le déjeuner, une nappe étriquée de table d’hôte, çà et là tachée de vin. Non ! Jamais Hélène n’a demeurée ici ! Enfin, voici madame, une masse informe, débordant de chair, une bonne grosse commère de cinquante ans, avec des anglaises, affable, expansive, toute disposée à causer.

« Oui, madame de Vandeuilles a demeuré chez moi...

Ma figure dut exprimer mon étonnement.

– Attendez, monsieur, vous allez savoir... »

Pas moyen de placer un mot, il me fallut subir ses interminables explications. D’abord elle tenait une pension bourgeoise, elle, et quelle pension ! Ce n’était pas un hôtel, au moins, comme celui dont j’avais dû apercevoir l’écriteau jaune, tout à l’autre bout de la Cité, en arrivant par l’avenue de Clichy ! Cet hôtel de la Cité-des-Fleurs, à l’entendre, mal habité, déshonorait la cité, « un endroit si tranquille, si comme il faut, si aristocratique », tandis que sa pension à elle ne faisait nulle tache. Et sa maison par-ci ! et sa maison par-là ! Chez elle on se trouvait bien, on vivait en famille ! Et, rien que des personnes distinguées : commerçants retirés, officiers en retraite, une vieille dame noble avec son fils employé au ministère ; tous gens posés, de bonne paye, heureux de trouver en plein Paris des jardins, un petit paradis terrestre, l’air pur de la campagne. Seulement, très difficile sur le choix de ses pensionnaires, comme elle en refusait journellement, elle avait de la place de reste, les deux appartements du second étage.

« Tenez ! Madame de Vandeuilles occupait celui du devant... ces trois fenêtres-là... »

Les trois fenêtres étaient à l’heure en plein soleil, grandes ouvertes. A l’une, sur la ficelle tendue en travers, séchait du linge d’enfant qu’on venait de savonner, des petits bas, de blanches chemisettes. Et ces petits bas n’étaient plus ceux de Lucienne.

« Veuillez me dire la nouvelle adresse...

– Hélas ! Avec la meilleure volonté du monde, monsieur...

– Comment ? Vous ne la savez pas ! M’écriai-je dans un grand trouble.

Elle alors, de nouveau :

– Attendez ! Monsieur, je vais vous expliquer...

Et, à chacune de mes impatiences, quand je voulais couper court, m’éviter une partie de ses bavardages, cette grosse femme, éternellement :

– Attendez ! Monsieur, vous allez savoir... »

D’abord, un grand éloge d’Hélène.

Cette personne avait l’air si bien élevée, si grande dame et en même temps si polie et douce. Lui, aussi, était fort distingué, mais plus cassant, plus raide, presque dur pour le pauvre monde. Néanmoins, à eux deux, un bien intéressant ménage. Maintenant, étaient-ils mariés ? Ne l’étaient-ils pas ? Mon Dieu ! Les affaires des gens sont leurs affaires ! Et il ne fallait pas mettre le nez dans celles des autres, surtout quand il s’agissait de gens honorables, tenant leurs engagements et ne faisant pas remarquer une maison : bien au contraire ! Dès le commencement des dix-huit mois, cette jeune dame paraissait éprouver des chagrins. La santé de sa fillette était si délicate. Elle était venue sans doute demeurer dans la maison pour que le bon air de la Cité fît du bien à la petite, mais la petite ne s’en portait guère mieux. Et, pour tout dire, monsieur, lui, ne devait pas mener une conduite bien régulière. Comme les autres locataires, il avait son double passe-partout de la grille et de la porte d’entrée ; chaque nuit, malgré la précaution qu’il prenait de marcher à pas de loup comme un voleur, chacun l’entendait rentrer à des heures indues. A des quatre heures, à des cinq heures du matin ! Tellement que les pensionnaires le surnommaient le « boulanger », parce que, disaient-ils en riant, M. de Vandeuilles doit travailler la nuit,  et comme les garçons boulangers, ne rentre qu’à l’aurore ! Mais, si les pensionnaires riaient, cette jeune dame, elle, avait souvent les yeux rouges.

« N’est-ce pas, il jouait ?

– Attendez, monsieur, vous allez comprendre... »

Je ne comprenais que trop. A mesure que la maîtresse de la pension bourgeoise me dévidait ses complaisantes explications, un drame navrant se dressait devant moi. Je reconstruisais tout, maintenant. Je devinais ce qui s’était passé rue de Saint-Pétersbourg. Là, vers l’époque où Hélène était accouchée avant terme d’un garçon mort, M. de Vandeuilles avait dû éprouver un jeu de grandes pertes. Peut-être la débâcle, depuis longtemps imminente, s’était-elle produite juste au moment où le contre coup du vice du père pouvait être fatal à ce qui allait naître. En tout cas, il avait fallu réaliser à tout prix de grosses sommes, payer, songer à réduire les dépenses, le train de maison. Alors, congé de l’appartement de deux mille francs ;   Hélène avait cherché de préférence dans un quartier éloigné ; puis séduite à première vue par la Cité-des-Fleurs, ne voulant plus demeurer que là, elle n’avait trouvé de vacant qu’un petit appartement de six cents francs. Et l’intérêt de la santé de sa fille, l’espoir que son amant, loin des cercles, changerait de vie, l’avaient emporté sur sa répugnance personnelle à demeurer au-dessus d’une « pension de famille ». Mais, ici, déceptions sur déceptions : Lucienne meurt, M. de Vandeuilles joue. N’ayant plus de fille, Hélène a la faiblesse de laisser dévorer sa modeste fortune personnelle par le joueur qui espère toujours se rattraper. Alors, la gêne ! Il faut renvoyer la domestique, Hélène prend pension dans la maison, mais on lui monte ses repas dans sa chambre. Le joueur découche, reste des quarante-huit heures sans reparaître : à la fin, rupture ! Et voilà Hélène, au commencement de l’hiver, dans une affreuse position : seule au monde, sans famille et sans amis, ruinée, désenchantée. Avec son caractère, n’osant peut-être plus sortir, passer sous les regards curieux et compatissants des pensionnaires. Probablement, des dettes !

« Attendez, monsieur !... Oh ! Elle ne me devait pas grand’chose : un terme en retard, et deux ou trois mois de nourriture, en tout quelques centaines de francs... Et je ne lui réclamais rien, moi, je n’étais pas pressée, j’avais confiance... Cette dame possédait d’ailleurs de quoi répondre, oui ! Un superbe mobilier : rien que l’armoire à glace valait quatre fois ce qu’elle me devait... C’est elle qui, un matin d’octobre, me fit monter chez elle, pour me demander si je ne pourrais pas lui faire venir un marchand de meubles. Elle voulait tout vendre, partir immédiatement, peut-être voyager... Moi, je lui disais : « Madame a tort, Madame devrait au moins conserver ici un pied-à-terre ; la maison est très convenable pour une femme du monde seule. » Puis, quand je vis que tout était inutile : « Eh bien, justement, il faut que je descende dans Paris ce matin avant le déjeuner, je préviendrai mon tapissier... » L’après-midi, le tapissier vint, lui estima ses meubles trois mille deux cents francs, elle en voulait cinq mille, ils tombèrent d’accord sur quatre. Elle eut l’argent le lendemain matin, passa la journée à faire ses malles, dîna, puis la bonne alla lui chercher un fiacre à galerie, à la station de la Fourche, et cette dame partit. Pour ce qu’elle me devait, nous nous étions arrangées, j’ai eu son armoire à glace. Que voulez-vous ? Monsieur, moi, elle m’avait toujours tapé dans l’œil cette armoire à glace et je l’ai maintenant dans ma chambre... »

J’étais accablé. Hélène partie depuis le mois d’octobre, avec quatre mille francs, épave de sa fortune, sans dire où elle allait. Et nous étions en mai !

            « Enfin madame, tâchez de vous rappeler... Si madame de Vandeuilles n’a rien dit, ne pourriez-vous retrouver quelque indice ?... N’avez-vous jamais plus entendu parler d’elle ?

            – Attendez, monsieur... »

            Et je voyais la grosse femme faire un effort de mémoire. Elle secoua la tête, et ses deux anglaises remuèrent. Non ! Quelques jours après, la bonne qui était allée chercher la voiture, prétendait bien avoir revu la dame, un soir, dans l’avenue de Clichy. Mais ce n’était pas possible ! Cette bonne, aujourd’hui retournée dans son pays, avait dû se tromper. Elle-même, ne sortant que fort rarement à la vérité, n’avait jamais rencontré sa locataire depuis, dans l’avenue ni ailleurs. Dans son idée, la jeune dame paraissant craindre l’hiver et aimer le soleil, avait dû partir dans le midi, peut-être à Nice... Voyant que je n’en tirerais rien de plus, dévoré de soucis, je lui avais déjà tourné le dos et je me dirigeais machinalement vers la grille, en pensant que j’allais écrire le jour même à un de mes anciens condisciples, juge-suppléant à Nice. La grosse femme maintenant silencieuse, me suivait. La main sur le bouton de cuivre, je me retournai tout à coup pour la remercier et prendre congé d’elle. Il était midi. En face, dans la salle à manger, par la fenêtre ouverte, les pensionnaires déjà à table, nous regardaient. Elle alors, souriante, dans un balancement tout gracieux de ses anglaises :

            « Attendez, monsieur !... Monsieur ne voudrait pas déjeuner avec nous ? »

            Manger là, non ! Mais, quel que soit le résultat de mes démarches pour retrouver Hélène, je ne partirai pas sans aller revoir la Cité-des Fleurs.

 

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10 mai,

            Rien !

            Mes démarches à la préfecture, infructueuses. On l’a recherchée au bureau des garnis sous différents noms que j’ai indiqués : Derval..., Vandeuilles..., Moreau. Un agent, mis à ma disposition par le secrétaire du préfet, est même allé dans plusieurs hôtels et maisons meublées. Aucune des femmes inscrites sous un de ces trois noms ; n’était Hélène.

            Rien non plus à Nice. Mon ancien condisciple, le juge-suppléant, vient de me répondre. Il se souvient parfaitement de « la belle madame Moreau », dit-il ; et une femme pareille ne passe pas inaperçue. Les recherches auxquelles il s’est livré, par pur acquit de conscience, n’ont fait que le confirmer dans sa certitude : de tout l’hiver, madame Moreau n’a pas mis les pieds à Nice, ni à Monte-Carlo, ni à Antibes, ni à Cannes, ni en aucun point intermédiaire du littoral.

            Alors, où est-elle ? Dans quelle direction porter mes recherches ? Je m’agite et me débats du matin au soir, en des tentatives stériles. A force de me creuser la tête, j’en arrive à des imaginations insensées. Au moins, si j’avais pu retrouver le numéro du fiacre à galerie attelé de deux chevaux, qui, un soir d’octobre, est venu avec ses malles. Je suivrais toujours un peu plus loin la trace d’Hélène. Le cocher m’eut appris où il l’avait conduite ce soir là : dans un hôtel ou à quelque gare ! A l’hôtel, je retrouvais le nouveau nom qu’elle a dû prendre ; la gare me faisait probablement deviner la contrée vers laquelle elle a  pu se diriger ! Mais je me suis adressé en vain à la compagnie générale des Petites-Voitures. J’ai inutilement mis une annonce au Petit Journal, que lisent les cochers. Est-elle encore à Paris ? En France seulement ? De la part d’un caractère comme le sien, fier et décidé, les résolutions extrêmes sont les plus probables, qui sait ? L’Amérique, avec une vie nouvelle ? Ou la mort anticipée d’un couvent ? Ou autre chose ?

            Avant-hier, je suis allée à la Morgue. De la grille du square triste qui est derrière Notre-Dame, à la vue du sinistre bâtiment, une grande émotion me serra à la gorge. « Si je me trouve en face d’elle étendue sur une des dalles, nue, le visage défiguré par les douloureuses contorsions de l’agonie ! ». Je doublai le pas, j’entrai. Il n’y avait pas de cadavre. Les visages des passants entrés par curiosité, prenaient une expression désappointée ; certains se regardaient en souriant. Je ne quittais pas des yeux les vêtements des morts anciens dont l’identité n’est pas reconnue, défroque lamentable pendue derrière le vitrage. Cà et là, des nippes de femmes. Quel cœur avait pu battre autrefois sous cette guimpe effilochée ! Sur quelle jambe, ce bas couleur chair taché de sang, était-ils excitant à voir, bien tiré ! Vers quelle passion aussi avaient-elles dû trotter, ces petites bottines maintenant en bouillie pour avoir séjourné dans la Seine ! Etais-je bien sûr qu’elles n’avaient pas chaussé les petits pieds d’Hélène ?

            Et, hier soir, en sortant de dîner... Il était de trop bonne heure pour aller me coucher, je fumais un cigare sur le boulevard. Tout à coup, devant le café des Princes, je m’arrête, pétrifié : une femme, seule à une table, devant un bock à moitié bu, me souriait. « Hélène !...Mais voilà Hélène ! » C’était à s’y tromper ; cette femme lui ressemblait tellement, mêmes traits, même regard, même sourire, que c’était Hélène, et Hélène me reconnaissant, m’appelant, me faisant de petits signes de tête. Comme je restais planté là, ne pouvant en détacher mon regard, voilà qu’à des tables voisines, d’autres femmes seules se mettaient à m’appeler : « Pstt !hé ! Le monsieur ! Pstt !... » Elle, se levant sans achever son bock, marcha résolument vers moi, et glissa sous mon bras sa fine main gantée, tout naturellement, comme si nous nous connaissions de vieille date. Sa taille, plus mince et plus petite, ne rappelait guère celle d’Hélène. Une fille, d’ailleurs, toute jeune, vingt ou vingt-deux ans. Mais quand nous eûmes dépassé un peu le café, au moment où j’allais dégager mon bras, elle me dit je ne sais quoi, et le timbre de sa voix produisit en moi un charme singulier. C’était une voix déjà entendue, et dont la vibration claire, fraîche, un peu frêle me ramenait à une époque lointaine : la voix d’Hélène toute jeune fille. Et je ne dégageais pas mon bras, je me laissais mener par elle où elle voulait ; je lui faisais au hasard les premières questions venues, pour qu’elle me parlât ; puis  fermant à demi les yeux, oubliant le sens de ses paroles pour n’en savourer que la musique, il me semblait par moments qu’au lieu de remonter cette rue du Faubourg-Montmartre, nous nous promenions encore dans les prairies de Miramont, vingt ans auparavant ! Nous ralentissions le pas du coté des grands saules, et je pressais contre moi le bras de l’élève de Saint-Denis en congé, qui me faisait gravement ses confidences. Ce fut tout à coup comme si je m’éveillais. Rue Notre-Dame-de-Lorette, devant une porte, la jeune femme sonnait, sonnait, en me disant de sa voix d’Hélène : «  Il me manque deux louis pour payer un biller ... N’est-ce-pas, mon chéri, tu vas être généreux ? »

 

12 mai,

            Hôtel de la Cité-des-Fleurs, chambre 7. ― Voilà où j’écris ces lignes. ― Hélène, retrouvée par le plus grand des hasards, est à la chambre 6.

            Elle ne se doute pas qu’une simple cloison nous sépare. Je viens de l’entendre remuer une chaise.

            Moi-même, par moments, je me passe la main sur le front. J’ai besoin de me toucher pour me convaincre que je ne rêve pas. Oui, je suis tout à fait éveillé ! Voici d’ailleurs comment la chose est arrivée.

            Très simplement. Je m’étais promis d’aller revoir un jour ou l’autre cette Cité-des-Fleurs où Hélène a vécu dix-huit mois, les plus mauvais dix-huit mois de sa vie. Hier, vers dix heures du soir, je rentrais. J’étais place du Palais-Royal. Il faisait une nuit de printemps. La place était pleine de gens s’attardant avec délices. Des couples se parlaient doucement. Pour la première fois de l’année, les cafés avaient mis leurs tables dehors. J’entrai au bureau de tabac de la Civette rallumer mon cigare. Puis, comme je stationnais sur le trottoir, accablé de me sentir seul par cette soirée tiède, peu pressé d’aller me mettre au lit et sûr de n’y pas dormir, voici que l’omnibus aux deux yeux rouges : Odéon-Batignolles-Clichy s’arrête devant moi. « Tiens ! celui qui va jusqu’à la Cité-des-Fleurs ! » Et il n’y avait presque personne sur l’impériale... Au bout de vingt-cinq minutes, l’omnibus s’arrêtait au dernier bureau. Je descends de l’impériale et je franchis la porte de la Cité. La bonne odeur de jasmins, de roses et de seringats ! L’adorable bouffée d’émanations nocturnes, atmosphère de velours, palpitants bruissements de feuilles ! Là, je me promenai longtemps au milieu de tous ces jardins n’en faisant qu’un agrandi dans l’ombre. Pas de lune. Rien que des étoiles, et, çà et là, au-dessus des feuillages, deux ou trois fenêtres éclairées, mettant leur petite tache jaune dans la nuit. Puis, en avançant encore, je ne vis plus les lueurs jaunes et je me trouvai perdu dans une frémissante solitude, au fond de quelque désert parfumé, où, isolé du reste du monde, il me semblait pourtant n’être pas loin d’Hélène. Elle avait respiré ici, par des nuits de printemps pareilles, et il était resté quelque chose d’elle. Cette suave fraîcheur, l’enivrement de ces haleines balsamiques, je les prenais pour une traînée de son passage. Et voilà que je me trouvais au bas de la Cité, maintenant, à la grille de la maison bourgeoise. Au fond du jardin, la maison muette et close dormait dans l’ombre. Les trois fenêtres du second reposaient doucement. Et je ne savais plus, moi ! il me semblait que cette grille allait s’ouvrir une fois encore, pour la laisser passer. C’était bien le moins ! Depuis assez longtemps, je l’attendais ! Enfin, maintenant qu’elle était venue, son bras frôlait le mien et je me sentais défaillir au milieu de la caresse de sa robe. Alors, je revins lentement, m’imaginant que nous marchions à deux, l’un contre l’autre. De distance en distance, à chaque rond-point de l’allée, je ne coupais pas droit : pour allonger, nous faisions le demi-tour du trottoir circulaire. Rien ne pressait, et je ne lui parlais pas. Elle devinait ce que j’aurais pu lui dire. Puis, brusquement... Ce n’était plus le rêve ! Il y avait là, à quelques pas devant moi, une grande femme, de tournure élégante, qui sonnait à la grille de la Cité. Le gardien devait dormir, la grille ne s’ouvrait pas. En sonnant encore, elle fit un mouvement, se tourna à demi vers la loge : alors, à travers les barreaux, son visage m’apparut en plein dans la clarté de la lanterne à réflecteur. Je retins un cri. C’était Hélène. Un peu changée depuis trois ans, toujours belle, mais, effet de mon trouble sans doute, d’une beauté étrange que je ne lui avais jamais vue. D’ailleurs le gardien venait de tirer le cordon. Laissant retomber la grille derrière elle, Hélène, très vite, dans l’ombre, passa sur le trottoir opposé, sans même porter les regards de mon côté. Presque tout de suite, elle entra dans un jardin à droite, dont la grille restait grande ouverte. Elle sonna de nouveau, ici, à l’Hôtel de la Cité-des-Fleurs. Je n’étais pas revenu de ma stupéfaction que j’aperçus de la lumière à une fenêtre du second étage. Hélène était dans sa chambre.

            Chambre numéro 6, une seule fenêtre donnant sur les jardins, trente-cinq francs par mois, quarante avec le service. Elle habite là depuis plus de six mois, passant dans l’hôtel pour une femme très comme il faut, veuve, ayant éprouvé des chagrins. J’ai tout appris ce matin, étant venu de très bonne heure louer moi-même une chambre. « Justement, me répondit le garçon, le 7 est vacant. Monsieur veut-il voir le 7 ? ― A quel étage ? ― Au second. » Et je me souvenais avoir vu la veille la lumière d’Hélène au second ! Nous montons. Quand j’ai visité la chambre, admiré la vue des jardins, marchandé un peu le prix pour la forme, après m’être plaint de ne pas avoir de placards : « Eh ! à propos, qui donc aurai-je pour voisins ? ― Oh ! monsieur, une personne bien tranquille... » Et le voilà me parlant d’elle, me donnant toutes sortes de détails sur « madame Hélène » et son existence retirée. Pas le moindre bruit, on ne s’aperçoit seulement pas qu’elle est dans l’hôtel, elle ne reçoit personne, se faisant monter ses repas deux fois par jour, ne sortant presque jamais. « Alors, c’est bien, j’arrête la chambre et vais vous payer d’avance la première quinzaine. » Nous descendons au bureau. On me passe le registre. Et je reconnais une ligne de l’écriture d’Hélène : Madame Hélène, veuve, née... Au lieu de Derval, elle avait écrit : Valder. Je m’inscris à la suite. Et je pars pour aller chercher mes malles. Une heure après, j’étais de retour. Et me voici installé chambre 7, à côté d’Hélène.

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