15 décembre 1863

 

 

              Pendant ces trois semaines, le père Derval ne m’a pour ainsi dire pas quitté. Elle lui a envoyé de Rome, de Naples, de Milan, cinq autres dépêches. Enfin, hier seulement, une lettre de deux pages avec un post-scriptum du mari. Je la sais par cœur.

Ce soir, elle revient par le dernier train.

 

Même jour,

Il y avait du retard. Dans la salle d’attente déserte, son père et moi, nous avons longtemps marché sans rien dire. Puis le bonhomme a voulu s’asseoir, s’est assoupi à mon côté. Moi, je regardais machinalement une immense carte de géographie sur le mur d’en face, m’intéressant, sans savoir pourquoi, à la grande botte de l’Italie, plongée dans l’azur pâle de la Méditerranée. Tout à coup, une sonnerie de télégraphe a signalé le train. Le père Derval s’est levé en se frottant les yeux. Et moi, qui pourtant ne dormais pas, il m’a semblé aussi que je m’éveillais.

C’était comme si je vivais plus vite. On nous avait permis de passer sur la voie. Le train entrait lourdement en gare, faisant vibrer les plaques tournantes. Déjà les employés, leur lanterne à la main, criaient d’une voix traînarde le nom de la station. Des portières, çà et là, s’ouvraient. Tout à coup, au dernier tour de roue, je la vis, elle d’abord, déjà debout sur le marchepied, impatiente.

« Papa ! ... »

Et, avant que M. Derval est fini de l’embrasser :

« Tiens ! Bonsoir, monsieur Mure !... »

La sensation rapide du bout de sa main gantée, dans la mienne. Ses grands yeux veloutés et expressifs, dans l’ombre. Un sourire. Deux ou trois petites tapes sur son costume de voyage. Autour d’elle, dans la nuit, quelque chose d’inconnu, d’attirant et de subtil, dégagé par sa personne. Puis, rien ! Elle se sentait si fatiguée qu’elle était déjà partie en voiture avec son père.

Alors Moreau, le bulletin des bagages à la main :

« Toi, tu vas attendre qu’on me délivre les malles… Ce ne sera pas long ; mais débarrasse-moi de ma canne, de mon parapluie… Tiens ! prends aussi la valise. »

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