Eté 1866

  2 juin 1866,

Tout un hiver, j’ai entendu Hélène avoir sans cesse le nom de madame de Lancy à la bouche. Même, un moment, c’était le petit nom : Blanche par-ci ! Blanche par-là… Mais, depuis longtemps plus de « Blanche »… Depuis quelques jours, je remarquais que, chaque fois, si je mettais le nom de madame de Lancy sur le tapis, le front d’Hélène se rembrunissait. Alors, hier soir, au chalet, j’ai voulu en avoir le cœur net.

Nous avions eu bien chaud, tous les trois, en dînant. La peau rose et un peu moite, les paupières baissées, silencieuse et ne nous écoutant pas, Moreau et moi, elle épluchait lentement ses fraises. Tout à coup, elle nous regarda :

« N’est-ce-pas ? vous le voulez bien ?... 

Nous irons prendre le café dehors…

– Dehors ou ici, fit Moreau avec un geste d’indifférence. »

Nous étions installés sur la terrasse, autour de la table de pierre. Le café fumait dans nos trois tasses. Moreau, carré déjà dans son fauteuil rustique, allumait un cigare. Le jour baissait, et il faisait un grand calme.

« Pas une feuille des arbres ne remue ! m’écriai-je. Nous voilà tout à fait aux beaux temps… 

Puis, après un instant :

– Avons- nous passé de belles soirées ici, l’été dernier !... Madame de Lancy venait quelquefois, souvent… 

Alors Hélène me tendit violemment le sucrier.

– Tenez ! sucrez-vous… Mais sucrez-vous donc ! »

Sa voix vibrait, impérative et révoltée, brutale. Attristé d’avoir touché juste, troublé moi-même, je n’en finissais plus de fouiller avec la pince en argent pour amener un second morceau de sucre, un tout petit. Puis, je la regardai à la dérobée. Elle était déjà redevenue calme. Elle vida sa tasse d’un seul trait, la tint en l’air encore un moment, la reposa d’un geste assuré. Sous la transparence d’un corsage blanc, sa poitrine respirait, large et libre. De nouveau, elle nous avait oubliés, Moreau et moi. A quoi pensait-elle ? Elle semblait écouter. De temps à autre, un sifflet de locomotive nous arrivait de la gare.

Et Moreau, qui avait apporté ses journaux, les parcourait. A chaque instant, c’était un petit froissement de papier déplié. Même, ce soir-là, expansif à sa manière, il nous faisait part de sa lecture, en laissant tomber des bouts de phrase : « Hausse, 30 centimes… Excellente attitude de l’Autriche… Jules Favre vient plaider ici devant la Cour… Remède contre le phylloxera… Tiens, notre ancien procureur général est nommé à Rennes » Dans un jardin voisin, un rossignol poussait parfois deux ou trois notes veloutées.

Enfin, il fit tout à fait nuit. Mais l’atmosphère était si pure, la lune au-dessous des arbres du jardin montait si ronde et si brillante, que Moreau aurait pu continuer sa lecture. Le journal qu’il tenait toujours glissa de ses mains, sans qu’il bougeât pour le ramasser. Moreau s’était endormi.

Hélène le regardait. Son front, impénétrable et dur en ce moment, devait contenir une pensée qu’elle ne me communiquait pas.

« Tenez ! il ronfle, dit-elle seulement.

Et elle me regarda.

               – Nous marchons un peu, ajouta-t-elle. Venez… »

Je l’avais suivie. Le gravier des allées criait sous nos pas. Nous tournions le dos au chalet, enfoncés de plus en plus sous le bosquet qui s’étend de la terrasse à la haute grille du fond donnant sur la route. Tamisée par les branches basses, la lune ne faisait plus que des gouttes de clarté jaune filtrant çà et là entre les feuilles. Et j’étais à une de ces minutes où l’on voit nettement en soi. J’avais le cœur gros. Des tentations me prenaient : là, dans l’ombre, me prosterner à ses pieds, baiser le bas de sa robe, lui demander pardon ! Pardon de l’avoir aimée et de m’être trompé, et d’avoir causé le malheur de sa vie en contribuant à lui faire épouser l’homme qui ne convenait qu’à mon inconsciente jalousie, à mon égoïsme.

Déjà mes lèvres s’entrouvraient :

« Hélène !... Hélène !

Mais elle poussa un petit cri :

– Ah !

Et elle ajoutait gaiement :

– Vous ne voyez pas ?... Mais débarrassez-moi donc… »

C’était une branche de noisetier accrochée à ses cheveux. Puis, elle parla encore. Ils avaient grand besoin d’être taillés, ces noisetiers ; tout ça était médiocrement entretenu ; elle songerait à faire venir l’émondeur. Elle n’aimait pas non plus ces fines toiles d’araignée que l’on sentait tout à coup sur la figure, en travers de ces allées où nul n’avait passé de tout l’hiver. Même elle pensait à des embellissements. Ici, une serre ferait bien ; il fallait absolument agrandir la petite pièce d’eau, changer la rocaille. Et chacune de ses phrases était pour moi un calmant et un baume. Je sentais mon cœur se dégonfler. Elle s’accoutumait donc à son sort ! Plus de résolutions extrêmes à redouter de sa part. Mon Dieu ! on se fait à tout ici-bas. Madame de Lancy, comme les autres, lui tournait le dos : tant pis ! Hélène se résignerait à l’isolement. Trop fière pour ne pas surmonter une situation exceptionnelle, elle en arriverait peu à peu à se suffire à elle-même. Et je me voyais déjà passant une infinité d’autres soirées avec elle : l’hiver, au salon du chalet, au coin du feu ; l’été, dans ce jardin embelli ; Moreau à l’écart, oublié, indifférent, endormi ; et elle, résignée comme maintenant, douce et attendrissante, un peu triste.

« La bonne odeur de seringat ! s’écria-t-elle. 

Nous étions au bout du jardin, devant la haute grille tapissée d’un rideau de verdure. Et elle s’efforçait de couper une longue tige de seringat, tout en fleurs.

– Aidez-moi… »

Elle cueillit aussi du jasmin. Puis, écartant le feuillage, appuyée des deux mains aux épais barreaux de fer, voilà qu’elle regardait la route.

La route, au clair de lune, était très blanche. Çà et là, sur les bords de petits tas de pierres, symétriques ; et, de distance en distance, les longs poteaux du télégraphe se profilaient nettement. Il ne passait personne. Mais, comme la nuit était très calme, un murmure de grelots, perpétuellement remués, arrivait de quelque charrette lointaine. Autrefois, avant l’invention du chemin de fer, c’était par cette route qu’on entreprenait le voyage de Paris. Paris était donc quelque part, là-bas, derrière l’horizon, très loin. Paris ! la magique ville, aussi attirante pour la femme mal mariée, que pour le collégien de troisième cachant Balzac dans son pupitre, et rêvant de carrière littéraire ! Paris ! Toujours cramponnée à la grille comme aux barreaux d’une fenêtre de prison, Hélène cherchait je ne sais quoi, d’un regard fixe :

« Venez-vous ? implorai-je timidement.

– Non ! laissez-moi… je vois quelque chose. »

J’eus beau écarquiller les yeux, je ne vis d’abord rien. Puis, cependant, sur la route, un imperceptible nuage de poussière. Le nuage grossissait et se rapprochait, très vite, avec le bruit d’un galop de cheval. Bientôt le cavalier fut devant nous. Je reconnus M. de Vaudeuilles.

A dix pas de nous, le jeune comte avait arrêté sa monture. Il roulait lentement une cigarette, paraissant concentrer toute son attention à bien la faire, et ne pas nous voir. Alors, Hélène se recula précipitamment de la grille.

« Venez… Rentrons. 

Et quand nous passâmes sur la terrasse, où Moreau, dans son fauteuil, le journal à ses pieds, ronflait maintenant comme un tuyau d’orgue, elle me toucha nerveusement l’épaule :

– Chut ! ne le réveillez-pas. »

Quelques jours après,

Quel coup !... Hélène est la fable de la ville.

Le jeune comte de Vaudeuilles l’a « enlevée ». Elle était depuis quelque temps sa maîtresse, à ce que l’on dit. Hier soir, ils ont pris tous deux l’express pour Paris.

Le surlendemain,

Elle m’a écrit.

Un simple billet. Quelques lignes griffonnées au crayon, dans le train.

Elle ne prononce même pas le nom de son mari. Un mot de dédain et de mépris pour la ville. Puis, elle me parle de son père à qui elle écrira plus tard. C’est moi qu’elle charge d’annoncer le premier la chose à son père « avec ménagement ». Elle termine par une phrase ironique : « C’est un service pénible, qui vous sera peut-être plus pénible, qu’à tout autre, mais je ne puis le demander qu’à vous. »

Et elle signe.

Il y a un post-scriptum :

« P.S. – Si mes mots sont un peu tremblés, cela tient uniquement aux cahots du rapide qui m’emporte. Mais mon cœur, lui, ne tremble pas. – J’aime pour la première fois de ma vie »

Le tout, jeté à la boîte de Dijon.

« Dijon !... Dix minutes d’arrêt ! Buffet !... »

 

Une nuit d’insomnie, le même été,

J’étouffais dans mon lit, ne pouvant ni lire, ni m’endormir. Me voici à mon bureau, à moitié nu, en bras de chemise. La fenêtre est ouverte. Dans la glace bleuie de la bibliothèque, j’aperçois une corne du croissant mince de la lune. J’étouffe encore.

Hélène est dans les bras d’un autre…

Il y a bien longtemps cela. La voiture de ma grand-mère était venue m’attendre à la gare. Du marchepied de la guimbarde, je ne fais qu’un saut dans le vestibule. Tom, l’imposant chien de garde aussi haut qu’un petit âne, agite silencieusement la queue, daigne se déranger, et me souhaite le bonjour. A une patère, j’accroche en passant mon chapeau haute-forme de jeune substitut qui a obtenu de son procureur une permission de huit jours, et je prends un vieux chapeau de paille à moi, un peu déchiré mais très convenable à Miramont pour courir les champs. Et me voilà dans la vaste salle à manger du rez-de-chaussée, où je trouve tout mon monde n’attendant que moi pour passer à table. Après les poignées de main, les embrassades, au milieu des compliments et félicitations, je m’adresse au commandant Derval :

« Et ma petite amie ?... Où donc est allée ma petite amie ? 

­ Sacré nom de Dieu de gamine !... elle se sera échappée…elle est encore sur l’aire à faire des cabrioles…

Et ouvrant la porte, le vieux brave se dispose à courir nu-tête, très rouge et criant :

–Hélène !...ce que je vais la foutre en pension… Hélène ! Hélène ! 

Je le retiens par le bras.

 –Ne la grondez pas… laissez-moi le plaisir de l’appeler moi-même. »

Et me voilà parti pour l’aire.

L’aire me semble d’abord déserte. De loin, rien que l’épaisse jonchée des gerbes foulées tout le jour par les deux mulets du paysan. Et, ce qui restait intact du haut gerbier se dressait en pointe dans le ciel, le ciel tout rouge, encore incendié par le soleil dont le disque réduit à rien achevait de s’enfoncer.

« Tiens ! elle a dû se mettre dans la cabane… je vais la surprendre ».

Et, m’étant avancé avec précaution, je soulève le « bourras » jeté sur trois fourches prises l’une dans l’autre. Rien ! Hélène n’était pas dans la cabane. Mes yeux fouillent l’aire entière, suivant les ondulations de la paille hachées par les sabots ferrés des mulets. Rien que de longues vagues jaunes immobiles, sorte de mer moutonneuse figée dans le calme du crépuscule. Tout à coup, là-bas, à l’autre bout de l’aire, mon regard se porte sur une imperceptible ondulation. J’y vais, en enfonçant jusqu’au genou. Hélène était là, étendue sur le dos, tout le corps et les deux bras enfouis dans la paille, sous un gros tas. Rien que sa petite tête brune sortait. Elle ne m’entendait pas venir. Et elle me semblait très pâle, amaigrie, les yeux cernés, presque effrayante à voir. Elle dormait peut-être, mais d’un inquiétant sommeil : paupière ouverte, et regard fixe.

« Hélène !

Pas de réponse.

– Ma petite Hélène !

Elle ne remue pas. Et je n’étais plus qu’à deux pas d’elle.

– Ah ! fit-elle tout à coup. Ah ! toi !...toi, bon ami !... »

Un bond ! Le tas de paille amoncelé sur elle coule de toutes parts. Et elle est à mon cou, me serrant de toutes ses forces. Elle ne m’embrassait pas : elle se tenait pendue à moi, ayant grimpé le long de mon corps, et elle m’étreignait éperdument de ses petites jambes. Moi, je l’embrassais en grand frère aîné aimant bien sa jeune sœur. Je couvrais de « caresses de nourrice » sa joue subitement enflammée. Je l’embrassais aussi sur le front, sur ses beaux cheveux emmêlés de brins de paille.

« Te voilà tout ébouriffée, ma petite…Tu es belle ! tu as grandi depuis que je ne t’ai pas vue !... Es-tu toujours bien sage ?

Puis, pour la remettre doucement à terre, je me baisse, un genou dans la paille.

– Là ! maintenant il faut aller manger la soupe… Papa se fâcherait, tu es couverte de paille, tu as l’air d’un diable ! attends… Avec mon petit peigne en écaille… »

Mes doigts cherchaient déjà dans mon gousset. Mais en me retournant, je glisse sur la paille, je tombe assis. Alors, ayant mon visage à la hauteur de ses lèvres, Hélène me reprend. Et, toute rouge, suffoquée d’une rage de tendresse, la petite fille de huit ans riait et me mangeait de baisers.

Hélène est dans les bras d’un autre!

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