13 et 14 mai 1875
13 mai,
Je me sens à la fois bien triste et bien heureux. Depuis vingt-quatre heures, c’est une grande douceur de vivre ainsi dans l’atmosphère d’Hélène. Elle est là, à deux pas de moi, sous ma protection. La cloison est mince. Si elle ouvre sa fenêtre, si elle marche, si elle tousse, je l’entends. Hier soir, vers minuit, quand elle s’est mise au lit, le sommier a gémi. Et ce matin, Philippe, le garçon, que j’avais sonné, n’arrivant pas, j’entr’ouvre ma porte : devant la sienne, j’aperçois ses bottines, de jolies petites bottines en peau de gant. Ma foi ! je n’ai pu me retenir, je suis allé les toucher. Je les ai presque embrassées, toutes crottées de la boue de la veille.
C’est qu’il pleuvait hier soir : une pluie épouvantable, fouettant les vitres si fort que ma nouvelle chambre s’est bientôt changée en petit lac. Malgré ce temps-là, elle est sortie après son dîner, vers huit heures et demie. Philippe, que j’ai tout de suite sonné sous prétexte de m’enlever cette eau, m’a appris que madame Hélène sortait ainsi après son dîner ; tous les soirs, quelque temps qu’il fît, et ne rentrait qu’à onze heures. « Y a-t-il longtemps qu’elle a cette habitude ? – Non, monsieur ; seulement depuis trois semaines. – Ah ! » fis-je avec indifférence. Et je me mis à lui parler d’autre chose. Puis, tout à coup, à brûle-pourpoint : « Où diable pensez-vous qu’elle soit allée par cette tempête, ma voisine ? » Alors, avec ses deux mains rapprochées, le grossier personnage se mit à faire un geste obscène. Et il riait d’un rire gras, bêtement. Je l’aurais souffleté. Mais je me contins. « Tiens ! dis-je froidement, vous croyez ? » Sans rien ajouter, Philippe continua à rire, de ce rire gras qui me semblait salir Hélène. Puis, voyant que mon front se plissait, il balbutia des explications. Il disait ça en l’air, lui, sans savoir. Cette dame était vraisemblablement honnête. Et il s’y connaissait en honnêteté, lui, qui depuis trente ans servait dans les hôtels meublés ! Seulement, quand je l’aurais vue, cette dame, je saurais lui en dire des nouvelles. Un vrai morceau de roi ! La plaisanterie, c’était la plaisanterie, mais cela n’empêchait pas de rendre justice au monde. Sur ces entrefaites, tout à côté de ma chambre, dans le couloir, nous entendîmes une clef ouvrir sa porte.
« Comment ! s’écria Philippe étonné, déjà elle ?
Il n’était pas dix heures.
– La pluie l’aura fait rentrer.
Tout à coup, portant les mains au front :
– Et moi qui ne lui ai pas monté de serviettes, ni sa carafe ! »
Il me quitta, descendit en courant.
Ainsi Hélène sort tous les jours à la même heure : il faut que je sache où elle va. Ce soir, je la suivrai.
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Même jour, six heures du soir,
Elle dîne. J’entends un bruit de fourchette contre une assiette... Depuis sept mois, matin et soir, elle prend ainsi ses repas dans sa chambre, seule... Elle se verse à boire... Quelle vie ! Pas une main à presser, pas une oreille pour recevoir une confidence. Que doit-il se passer en elle ? Quel travail lent ont dû faire le temps et l’isolement ! Qui sait si elle ne regrette rien du passé, si elle pense quelquefois à X..., à celles qui jalousaient sa distinction et sa beauté, à son père qu’elle n’a jamais revu, à moi !... N’a-t-elle jamais été sur le point de m’écrire ? Voilà son repas achevé. Philippe, qu’elle a sonné, emporte la vaisselle.
Sept heures,
Elle vient d’ouvrir la fenêtre. Par un petit trou fait à mon rideau avec une épingle, j’ai vu un peu de ses cheveux. Accoudée, elle regarde la Cité-des-Fleurs. Il ne pleut plus. Une belle fin de journée de printemps. Les poumons se dilatent à l’air embaumé qui monte de tous ces jardins. Tandis que certains coins de verdure se reculent et s’approfondissent dans une douceur bleuâtre, les toitures des petits hôtels d’en face viennent en avant, jaunes dans le soleil couchant. Toute sorte d’oiseaux chantent à la fois. Elle n’a plus ses oiseaux des îles. La volière en acajou, perdue avec le reste...Quatre mille francs ! Voici sept mois, il ne lui restait que quatre mille francs ! Combien de mois, avec la fin de cette somme, peut-elle vivre encore ? Peut-être sept autres mois ? Peut-être un an ? Soit ! jusqu’au printemps prochain, et puis ? Pense-t-elle quelquefois à ces réalités ? Je me demandais depuis un moment ce qu’elle était en train de faire à la fenêtre, d’où venait un certain bruit imperceptible que j’entendais, une sorte de petit grincement : sa lime à ongles ! Avant de commencer à s’habiller, elle se limait les ongles !
Huit heures,
Elle est prête. Sa toilette est sans doute terminée. Une porte d’armoire à glace vient de s’ouvrir et de se refermer. Je crois qu’elle est debout, en train de mettre son chapeau en se regardant dans la glace. Cherche-t-elle à noircir avec du cosmétique quelques premiers cheveux blancs ? Se découvre-t-elle une ride précoce ? Elle a aujourd’hui trente-six ans et deux ou trois mois. Pas vieille, mais plus toute jeune. Et ce doit être une grande mélancolie pour la femme que de se dire : « la jeunesse s’en va. » D’ailleurs la beauté n’est pas faite que d’adolescence et de fraîcheur. Et, si peu que je l’aie aperçue l’autre soir, elle m’a surpris par une beauté nouvelle, d’une expression touchante et meurtrie. Ses yeux battus, mais agrandis et plus profonds, brûlaient dans la nuit de je ne sais quelle flamme mystérieuse, inquiétante... Pourquoi vient-elle de prendre une chaise et de s’asseoir ?
Huit heures et demie.
Que se passe-t-il ? Depuis un grand quart d’heure qu’elle est assise, je n’ai rien entendu. Que fait-elle ? A quoi pense-t-elle ? Qu’attend-elle ? Hier, à pareille heure, elle était déjà sortie. Maintenant, c’est peut-être moi qui suis trop impatient. Mon cœur bat. Je suis aussi troublé que si j’allais commettre une vilaine action. Ai-je bien le droit de la suivre, de l’espionner ainsi, de surprendre son secret ? C’est pour elle, dans son unique intérêt. Mais n’est-ce pas aussi pour moi ? Tant pis ! Pour moi ou pour elle, avec le droit ou non, j’ai la fièvre : qu’elle se hâte ! D’ailleurs, elle n’a peut-être aucun secret.
Neuf heures,
Elle s’est promenée quelque temps dans sa chambre, de long en large, comme quelqu’un qui réfléchit et ne sait trop quel parti prendre. Puis, je ne l’entends plus. Je crois qu’elle s’est de nouveau assise. Il se fait tard. L’aiguille de la pendule va toujours ! Maintenant, qu’elle sorte ou non, cela m’est indifférent. Ma fièvre est tombée. Je n’ai plus que la tristesse et du découragement. Qu’est-ce que je fais ici, moi, monsieur Mure, magistrat, homme grave, frisant la cinquantaine ? L’oreille collée à une cloison, comme un mari jaloux ! Cet espionnage de policier dans un hôtel garni de sixième ordre, est-ce de mon âge, de ma position sociale ? Est-ce de ma calvitie et de mes cheveux blancs ? Personne, à X... ne le croirait ! Du Palais de Justice, mes collègues, avec une longue-vue, auraient le pouvoir de me découvrir ici et de suivre mon invraisemblable aventure : quels éclats de rire ! En ferait-on des gorges chaudes pendant des mois, au cabinet de lecture, au cercle ! Et chez les Jauffret ? Et aux jeudis soirs de madame de Lancy ? Mais, là, ce n’est pas moi qu’on déchirerait le plus ! Si on savait la pauvre Hélène ici, et si l’on connaissait cet hôtel ! Qui la défendrait dans ce monde de province, hypocrite et collet-monté ? Personne ne songerait à être juste, à tenir compte des circonstances de la chute. Nul n’admirerait la fierté dans la faute, son courage d’aller jusqu’au bout, le mépris de l’argent avec lequel elle s’est laissé ruiner, la grandeur simple de sa résignation à accepter toutes les conséquences. Personne n’apprécierait le sentiment qui l’a empêché de s’éloigner de la Cité-des-Fleurs, où le souvenir de sa fille et quelque chose de son illusion perdue doivent traîner pour elle en ce coin charmant de Paris. On ne voudrait voir que l’aspect louche de la maison meublée, le laid écriteau jaune de la porte, la boue mal balayée dans l’escalier. Et l’ameublement ? Philippe m’a dit que la chambre de madame Hélène et la mienne sont « les mieux de la maison ». Ici, au lit et à la fenêtre, des rideaux de damas bleu malpropres. L’affreuse grimace du luxe, un acajou de camelote, le papier déchiré. Surtout cet ignoble canapé, poussiéreux et gras, éreinté par le vice.
Dix heures,
Elle ne sort pas. Sa porte s’est fermée à double tour. Je l’entends se déshabiller. Elle va dormir toute une nuit, là, près de moi : j’oublie le reste. Et je vais être heureux.
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J’aurais voulu ne pas croire mes yeux. C’est elle que j’ai perdue de vue au bas de l’avenue de Saint-Ouen. Pauvre Hélène !
Je sors de nouveau.
Minuit,
Toujours rien ! J’ai battu en vain le quartier sans la retrouver. Je vais l’attendre à la fenêtre.
Une heure,
La Cité-des-Fleurs dort. Un ciel noir. Rien d’allumé que la lanterne du gardien. Dès qu’elle sonnerait à la grille, sous la petite lueur jaune du réflecteur, je la reconnaîtrais. Mais, depuis longtemps, personne ne sonne plus. Un grand silence. Dans la chambre, le tic-tac de la pendule. Au loin, quelque part dans la nuit, le souffle de colosse de Paris qui se délasse. Un vent humide, m’arrivant en face, m’a chassé deux ou trois larges gouttes d’eau dans les yeux. Mais je ne pleure pas. Quelque chose m’étrangle, un poids m’empêche de respirer, parfois un frisson me secoue tout entier, tandis que mon front brûle. Je me remets à la fenêtre.
Deux heures,
Maintenant, elle ne rentrera plus. Que faire pour abréger les heures jusqu’au jour ?
Ecrire ? Voici ce qui est arrivé :
Ce soir, elle a dîné très vite. Philippe ne montant plus pour emporter la vaisselle, deux ou trois coups de sonnette impatients, impérieux. Puis, tout de suite, au lieu de s’accouder comme la veille à la fenêtre, elle s’est habillée. Mais sa toilette n’en finissait pas. Prête vers huit heures, elle est sortie.
Il ne faisait pas encore nuit. Bien qu’elle soit un peu myope, je ne la suivais que de loin, prêt à me cacher le visage, à me jeter de côté, si elle s’était retournée.
Elle montait lentement l’avenue de Clichy, sur le trottoir de gauche, aussi lentement que l’omnibus de l’Odéon au milieu de la chaussée, un peu en avant d’elle, gravissant la montée de la Fourche avec un cheval de renfort. Grande, élancée. Très simplement mise. Sa robe noire faisait pourtant tache d’élégance et d’aristocratie au milieu de la banalité des passants : employés, ouvriers en blouse de travail, demoiselles de magasin revenant de l’intérieur de Paris. Cà et là, des têtes se retournaient pour la voir. Quand elle eût dépassé un grand café au fond duquel un bec de gaz était allumé, un garçon sortit, s’avança jusqu’au milieu du trottoir, la regarda s’éloigner.
Un moment, je ne la vis plus : elle venait d’entrer dans une boutique. Chez un fleuriste, dont l’étalage vert et embaumé mettait un coin de printemps entre une charcuterie et un marchand de vins. Elle en ressortit avec un petit bouquet de violettes.
A la Fourche, laissant en arrière le côtier et son cheval, l’omnibus partit au trot vers l’intérieur de Paris. Elle, s’arrêta une minute, tournée vers l’avenue de Saint-Ouen, s’intéressant peut-être à la double rangée interminable de becs de gaz, allumés dans le crépuscule, enfonçant leurs points d’or jusqu’à la banlieue. Attendait-elle quelqu’un, devant sortir d’une de ces premières maisons, laides et basses ? Elle regardait aussi plus loin, là où l’avenue s’encanaillait encore, jusqu’à devenir vers la barrière un quartier de chiffonniers. Ne voyant rien venir, elle continua à remonter l’avenue de Clichy. Déjà, en haut, l’omnibus disparaissait derrière le monument du maréchal Moncey.
A la hauteur d’un petit bal, comme elle venait de passer sur le trottoir de droite, tout à coup, presqu’au dessus de sa tête, des lettres de feu « Bal du Chalet » s’allumèrent. Elle dut faire un brusque détour : deux voyous en casquette molle faisaient irruption hors du bastringue, tombèrent presque sur elle, en boxant pour la frime. Hélène ne se retourna pas ; mais, jusqu’au restaurant du Père Lathuile, elle marcha plus vite.
Maintenant, elle était place Moncey, devant le maréchal appuyé sur son canon, défendant l’ancienne barrière dans un héroïsme de dessus de pendule. Baignée dans un crépuscule bleuâtre, la place agrandie. A gauche, le boulevard de Clichy, à droite, le boulevard des Batignolles, se continuant l’un l’autre, très larges, donnant l’idée d’une ceinture sans fin faisant le tour de Paris. En face, les devantures contiguës de deux cafés, mettant un flamboiement à l’entrée de la rue de Clichy, qui descend vers le cœur de la ville. Hélène, au bout du trottoir, arrêtée, semblait indécise. Qu’allait-elle faire ? traverser la place, entrer au bureau d’omnibus, demander un de ces fiacres de la station, qui attendaient à la file, avec leurs lanternes rouges, vertes, jaunes, allumées ? Peut-être continuer le long des boulevards extérieurs une promenade sans but ? Peut-être revenir tout de suite, n’avoir pas le courage d’aller plus loin, rentrer ?
Un orgue de Barbarie criard s’entendait au milieu du boulevard des Batignolles. D’un petit café-concert voisin, enclavé au premier étage d’un hôtel garni louche, des roulades de baryton langoureux bramant l’amour arrivaient, avec accompagnement de piano. A côté du bureau de tabac-épicerie, une gargote, où l’on voyait des gens dîner à des tables sans nappes, répandait une odeur de friture. Devant le kiosque de la marchande de journaux, une fille en cheveux, son petit chien sous le bras, achetait un journal d’un sou. Des hommes, vaguement soûls, rasaient les maisons d’un pas chancelant. Et Hélène hésitait, toujours à la même place, respirant longuement ses violettes.
Elle finit par tourner à droite, évita une fontaine Wallace dont les gamins s’amusaient à faire éclabousser l’eau à pleins gobelets, et prit le boulevard extérieur. L’orgue jouait toujours. A son appel persistant et nasillard, où, çà et là, des trous faisaient penser à l’égosillement d’un pitre asthmatique, il arrivait du monde. C’était déjà un grand cercle de gens occupant tout le large trottoir, d’une rangée à l’autre des petits platanes. Au milieu, un saltimbanque, en longue jaquette noire, sous laquelle on voyait commencer le maillot, étendait un vieux tapis, allumait et disposait en rond six chandelles, fichées dans des goulots de bouteilles. D’énormes poids avaient été déposés au pied d’un arbre. Là, un second saltimbanque, également en jaquette, attendait, assis sur un tonneau, les jambes pendantes.
Une curiosité tendait vers lui des têtes, faisait rompre à certains l’alignement. Et, de lèvres en lèvres, un nom circulait : « Fernand !... Fernand ! » C’était son public de tous les soirs, des gens du quartier, venant chaque jour à la même place voir travailler Fernand : boutiquiers d’en face tête nue, cuisinières en tablier de cuisine, employés n’allant pas au café par gêne, ouvriers rentrant avec leurs outils, couples sortis pour respirer l’air pur du boulevard extérieur. Et la fille en cheveux qui venait d’acheter un journal était là, son chien sous le bras, un peu en arrière, essayant à droite et à gauche d’un sourire. Tandis qu’au premier rang, où elles s’étaient faufilées en bousculant tout le monde, cinq ou six effrontées de douze à quatorze ans, en rupture de dodo, troussées comme des souillons, dévoraient des yeux les jambes en maillot couleur chair du saltimbanque et faisaient tout haut leurs réflexions : « Fernand a quelque chose, ce soir, pour sûr ! – Oui, l’air tout embêté ! Peut-être brouillé avec sa connaissance ! – Regarde donc ! Clara, il s’est joliment fourré de la pommade. » Une s’enhardit jusqu’à toucher les bouts du ruban de velours grenat qui rejetait en arrière l’épaisse chevelure de Fernand. Lui, releva la tête.
« Au large, tas de vermines ! »
Et l’on vit son front mat, un peu bas, son beau visage de médaille, si ferme et si pur de contour, avec cela tellement brun, qu’on eût dit du bronze. Et l’on se recula, non seulement les gamines, mais les curieux, laissant autour de son tonneau un vide respectueux.
L’orgue de Barbarie appelait encore. Maintenant, il faisait tout à fait nuit. Les chandelles, du haut de leurs bouteilles, répandaient une clarté vacillante, fumeuse. Et Fernand restait de nouveau comme écrasé sous le poids de sa tignasse noire frisée naturellement. On ne voyait plus bien que le dessus de son crâne un peu déprimé sous la toison des cheveux lustrés par la pommade, un crâne d’hercule, à cerveau étroit, ne devant jamais contenir qu’une idée à la fois. Et, cette idée, en ce moment, lui tenait le front bas, clouait à terre son regard absorbé, tandis que l’autre saltimbanque, sa jaquette enlevée, s’égosillait en boniments que le public n’écoutait pas. Celui-là, déjà vieux, laid et mal fait, avait beau marcher sur les mains, ses deux jambes croisées derrière la nuque, personne ne le regardait. De rares sous pleuvaient sur le tapis. La main gantée d’Hélène passa ente deux personnes qui se trouvaient devant elle, jeta une pièce blanche.
Mais Fernand n’était plus isolé sur son tonneau. Deux voyous à casquette, probablement ceux qui s’étaient colletés devant le bal du Chalet, venaient de fendre le cercle, lui serraient la main. Fernand mit vivement pied à terre. Tous trois causaient confidentiellement, les yeux dans les yeux, avec de petits rires, en bons camarades qui s’intéressent à une affaire et se comprennent à demi-mot. Il devait y avoir du nouveau, et l’affaire, pour sûr, marchait bien. Les beaux yeux de Fernand tout ragaillardi luisaient de joie et d’espoir, maintenant, passant le public en revue, fouillant surtout au plus épais, là où Hélène se dissimulait dans l’ombre :
« Merci ! et à demain ! dit-il à haute voix en serrant la main de ses deux amis.
Et, à une dernière observation de ceux-ci, il ajouta :
– Oui, je vous raconterai tout... »
Baissé au pied de l’arbre ou étaient déposés les poids, Fernand les lançait déjà au milieu de l’espace libre éclairé par les chandelles, un à un. Il y en avait neuf. Et, à chacun, le sol ébranlé, rendait un bruit sourd. Maintenant, debout sur le vieux tapis, Fernand ramassait les quelques sous jetés. La pièce blanche d’Hélène éclaira son visage d’un sourire ; et ses beaux yeux en amande, ombragés de longs cils, luisaient de plaisir, cherchaient de nouveau Hélène. Soudain, son front se plissa ; haussant les épaules avec affection, il se mit à regarder le public en face, d’un air mécontent et provocateur.
« Chut ! Fit-il d’un geste à celui qui tournait la manivelle de l’orgue de Barbarie.
L’orgue se tut. Un profond silence.
– Vingt-cinq, vingt-six et vingt-sept ! disait le saltimbanque. J’ai beau compter...Cela ne fait jamais que vingt-sept sous, mesdames et messieurs... Eh bien, sachez une chose : je ne suis pas content !... Croyez-vous qu’avec la somme de vingt-sept sous par jour nous puissions vivre, mon associés et moi ? Lui, mon associé, que vous venez de voir travailler, demandez-lui s’il est plus content que moi... Il vous dira qu’il trouverait bien plus bath de passer sa soirée chez le marchand de vin à boire une chopine... N’est-ce pas, vieux ?
Le « vieux » fit énergiquement oui, de la tête et des mains.
– Eh bien, et moi, mesdames, continuait Fernand, qui vous dit que je n’ai pas une connaissance ?... Quelque femme du grand monde ?... Une duchesse peut-être ayant un béguin pour moi ?... Et qui ne serait pas fâchée à l’heure qu’il est d’avoir mon bras pour aller manger une douzaine chez Baratte... Eh bien, au lieu de me balader au faubourg Saint-Germain, moi, je suis ici, sur le boulevard des Batignolles, à faire le malin et le poireau... Regardez-moi sous quelle pelure ! »
En un tour de main, faisant voler au loin sa vieille jaquette, il apparut nu, en maillot couleur chair, complètement nu, avec un étroit caleçon de satin cerise. Un petit frémissement passa sur la foule.
« Si je turbine dans ce costume, c’est pour gagner ma vie...
Et il attendit. Cinq ou six sous, seulement tombèrent. Il les ramassa. Puis, secouant la tête avec une colère jouée :
– Ca ne fait pas mon compte !... Il me faut cinq francs, pas un sou de moins ! ou vous ne me verrez pas enlever le tonneau avec les dents... Entendez-vous, cinq francs ! et vite encore... Aujourd’hui, je n’ai pas le temps d’attendre aussi longtemps qu’hier... Allez, musique ! »
L’orgue de Barbarie jouait maintenant une valse. Rapidement, les deux saltimbanques placèrent le tonneau au milieu, dans le sens de la longueur, en l’air sur deux supports. Puis une chaise, droite et bien d’aplomb, sur le tonneau. Et, debout sur la chaise, les bras croisés, tranquille et sûr de son influence sur la foule dont les têtes n’arrivaient qu’à ses pieds, dédaignant même de l’amuser avec la jonglerie des poids ce jour-là inutile, Fernand attendait ses cinq francs.
Tous les regards montaient vers lui. La clarté d’un réverbère, près de sa tête, faisait moutonner sa chevelure, contournait son cou puissant, moulait son torse, son ventre plat, ses reins larges ; tandis qu’à la lueur dansante des chandelles, ce qu’il avait de plus beau, les jambes, colossales de cuisse et de mollet, fines d’attaches, donnaient le rêve de deux vivantes cascades de muscles. Et, à sa vue, les employés n’allant pas au café par économie se sentaient tristes sans savoir, eux, pauvres de race, étriqués. Les ouvriers rentrant avec leurs outils se disaient, qu’en jouissant d’un pareil biceps, dans leur partie, on aurait quelque part le patron, et l’on ferait crever d’envie les camarades. Et l’épicier du coin, tête nue, ventre en boule, mains dans les poches, calculait approximativement ce que le gaillard devait encore se faire, un soir dans l’autre. Puis, « il n’a que vingt-quatre ans ! » soupiraient les cuisinières. La fille en cheveux portant son chien sous le bras : « S’il était bâti comme ça, au moins, celui qui me roue de coups ! » Et des couples bourgeois sortis pour respirer l’air pur, Madame se livrait à des comparaisons plastiques pas à l’avantage de Monsieur ; tandis que Monsieur, lui, sous son chapeau haute-forme, roulait cette pensée : « En voilà un qui ne s’empêtrera jamais d’une femme légitime. » Jusqu’aux polissonnes de quatorze ans pas encore couchées, qui s’approchant sans cesse, les effrontées, finissaient pas être contre le tonneau, le cou tordu, pour voir en l’air : « Dis, Clara, si son caleçon tout à coup faisait crac ! » Et Hélène ne s’en allait pas.
Pourtant je ne la voyais plus, il était arrivé encore du monde. Chacun se pressait, se poussait, voulait arriver au premier rang. Mais je savais qu’elle était toujours là, humble et se faisant petite, heureuse de disparaître, laissant des malotrus la bousculer et se mettre devant elle. Et toute mon âme s’enfonçait à chaque instant dans cette ombre, pour la cacher encore et la couvrir, comme son long voile noir baissé. L’orgue jouait éternellement le même air. Il pleuvait de temps en temps des sous. Certains, venant taper contre le tonneau avec un petit bruit sec, rebondissaient au loin. Le « vieux » les ramassait autour des chandelles et les jetait dans une assiette ébréchée, à un coin de tapis déplié. Fernand comptait de nouveau la recette.
« Cette fois, quatre francs trois sous ! pas encore mon compte... Mais je suis pressé. Je veux bien tout de suite enlever le tonneau... Seulement quand mes dents le tiendront en l’air avec le poids de cet homme par-dessus, vous autres, au lieu de m’applaudir, vous me jetterez encore un franc. La gloire c’est beau, mais manger ? ... Et ne vous amusez pas à me crier : « Assez ! » comme à l’ordinaire. Ça m’agace... Et je ne lâcherai le tonneau que quand j’aurai mes cent sous... Ainsi, pas de compassion inutile : seulement du courage à la poche ! »
Puis, tout de suite, résolument, avec la soudaineté de décision d’un homme qui, devant faire un effort extraordinaire, ne veut pas réfléchir de peur de se sentir lâche, Fernand mordit le rebord du tonneau. A un endroit bien connu, dont le bois avait un peu été aminci avec un couteau, et où chacune de ses dents retrouvait son empreinte. Alors commença une minute longue, interminable. Arcbouté sur les jambes, des deux mains contenant ses côtes, la tête ramassée sur la poitrine, le cou raccourci, gonflé, prêt à éclater, Fernand tenait le tonneau en l’air, le tonneau surmonté d’une chaise et d’un homme assis, les bras croisés. Et Fernand fermait les yeux, le visage rouge, cramoisi. Et personne ne respirait librement. L’orgue de Barbarie semblait jouer très loin, tandis que le roulement d’un omnibus sur la chaussée écrasait le sol et pesait sur les poitrines. Puis des sous se mirent à pleuvoir, çà et là, comme des gouttes larges tombées d’un nuage chargé d’électricité. A la fin, le public se lassant le premier, des applaudissements, mêlés à des murmures, éclatèrent. Fernand écarlate, en sueur, ne lâchait pas le tonneau. « Assez ! assez ! » La foule eût fini par se ruer sur lui et le lui arracher. Lorsque le tonneau reposa de nouveau sur les deux supports, ce fut pour tous un soulagement. Et Fernand, après deux ou trois secouements de tête, sur place, hébétés, fit quelques pas comme un homme ivre, et se laissa tomber sur un banc.
On ne faisait plus le cercle. C’était fini. Seulement, avant de s’éloigner, beaucoup s’approchaient du banc, et contemplaient le saltimbanque épuisé. Des mains applaudissaient encore. « Il sue ! ― Des gouttes sur son maillot ! ― Il ne recommencerait pas ! ― Pourquoi se cache-t-il le visage de son mouchoir ! On croirait qu’il a mal aux dents, voyez ! ― Ses dents ! il faut tout de même qu’il les ait solides ! » Puis, Monsieur et Madame s’en allaient, bras dessus bas dessous. Des cuisinières, de peur d’être grondées, filaient en courant. La fille en cheveux mettait son petit chien à terre, le laissait un moment seul au pied d’un platane, puis, d’un peu plus loin l’appelait. Et des employés tendaient l’oreille : « Dix heures ! il faut aller se coucher. » On entendait déjà les boutiquiers d’en face fermer leur boutique. Le rassemblement se trouvait réduit aux gamines de quatorze ans, à des voyous. Et Hélène était toujours là, à l’écart, dans l’ombre.
Puis, que s’est-il passé ? je ne sais plus. Ce que j’ai vu est si extraordinaire que, maintenant, j’ai peine à croire que mes yeux l’aient réellement vu. Tout à coup, sur le banc, Fernand, sorti de son état de prostration, a relevé la tête, et son regard n’a-t-il pas cherché Hélène ! Hélène, à travers son voile, le regardait aussi. Les yeux brillants de joie, lui, souriait. II eut même l’audace de lui faire un petit geste. Mais, la tête lasse, comme honteuse, Hélène s'était déjà reculée. Maintenant, à petits pas, elle suivait le boulevard extérieur. Un peu en avant d'elle, la fille en cheveux, avait repris son chien sous le bras; à l’approche de certains passants, elle traversait en courant d'un platane à l'autre. Sur le même trottoir Hélène attendait un saltimbanque! Non! ce n'était pas possible ! Que restais-je là, moi, cloué à la même place, pétrifié de surprise, idiot de consternation je n'avais qu’à me remuer, qu'à aller la regarder sous le nez, qu'à oser lui parler, et je m'apercevrais bien que ce n’était pas Hélène ! Et puis, quand même œ serait Hélène, je n’avais rien vu : ni regards échangés, ni sourire, ni geste. Ce Fernand ne reviendrait pas ! Aidé de son camarade, il venait de transporter en face, chez un marchand de vin, le tonneau et ses supports, les poids, le vieux tapis, l’assiette ébréchée ! Là, chez le dépositaire habituel de leur attirail, ils devaient en avoir pour longtemps tous les deux, à se reposer et à boire ! Soudain, au milieu de ce bouillonnement de tout mon être, quelqu’un sortit de la boutique du marchand de vin, traversa la chaussée, passa près de moi. C’était Fernand ! Fernand en pardessus noir à taille et en petit chapeau rond, le « melon » des calicots et des petits employés, crânement posé en arrière ; le tout, très propre. Plus rien d’un bateleur, que les deux bottines rouges montant très haut, et, par moments, un petit morceau de maillot rosâtre, visible sous le long pardessus. Il fumait un cigare. Il passa très vite, une canne à la main, faisant des moulinets. Il eut bientôt rejoint Hélène, qui ne se tourna pas vers lui, qui ne fit aucun geste ; seulement, elle doubla le pas. Lui, n’avait pas même porté la main à son chapeau, et fumait toujours. Je les vis s’éloigner ainsi, parallèlement, à un mètre l’un de l’autre, et je me demandais s’ils s’étaient adressé la parole. J’aurais voulu douter encore. Je les suivais de loin, espérant qu’ils prendraient chacun une direction différente. Non ! ils marchaient maintenant côte à côte ! Fernand lui parlait avec animation, tournant la tête vers elle, la serrant de plus près. Et elle, tendant toujours à s’éloigner, obliquait à droite. Ils finirent par traverser la chaussée, remontèrent sur le trottoir qui longe les maisons ; là, Hélène, ne pouvant obliquer davantage, rasait les devantures fermées, tandis que Fernand se trouvait presque dans ses jupes. A l’angle du boulevard et de la rue de Rome, Hélène tourna brusquement, prit la rue obscure et déserte. Alors, Fernand, jetant son cigare, lui passe son bras autour de la taille. Et, de sa main restée libre, il tenait une des mains d’Hélène. Il la lui baisait dans l’ombre. Hélène se laissait faire ! Alors mes jambes, lourdes comme du plomb, restèrent clouées sur place. Il me passa une sorte de voile devant les yeux. Et un sanglot étouffé me retomba à secousses profondes dans la poitrine. Hélène, cette fois, était perdue, tout à fait perdue, et je ne pouvais ni crier, ni pleurer. Je détournai la tête. A ce moment, un train quittant Paris à toute vapeur, s’engouffrait en sifflant sans le pont du boulevard extérieur. Et le pont tremblait. De la fumée épaisse jaillissait à gros flocons de la grille du parapet, s’élevait en nuage. Puis le train siffla de nouveau, invisible et déjà loin, du côté de la campagne. Du côté de Paris, le nuage de fumée se dissipait ; et à mesure, par l’échappée de la gare Saint-Lazare, je voyais poindre une infinité de petites flammes jaunes, immobiles, surnageant à la surface d’un lac noir... C’était là, à gauche et dans le fond, pas très loin : les fenêtres de son ancien appartement de la rue de Saint-Pétersbourg ! le balcon d’où, autrefois, à la tombée du jour, elle m’avait fait admirer le chemin de fer ! Je reconnaissais les hautes maisons modernes aux fenêtres en damier, toutes éclairées à cette heure. Là, depuis ces trois ans, vivaient, d’autres femmes dont l’existence était peut-être restée la même : facile et douce, occupée par des affections régulières, bourgeoisement heureuse ; tandis qu’Hélène... Mes yeux se mouillèrent. Toutes les petites lueurs jaunes de la gare disparurent, noyées dans mes larmes. Maintenant, ce que je voyais distinctement, c’était la chaîne entière des fatalités de la vie d’Hélène : Fernand ! M. de Vandeuilles ! Moreau ! Puis, au commencement, moi ! Moi, cause première de tout, je l’avais mariée ! Moi, je l’avais poussée à l’adultère élégant ! Moi, je venais de la laisser glisser dans la boue ! C’était donc à moi à la ramasser. Ce ne fut plus alors qu’un besoin de les suivre, une rage de les rejoindre, de leur parler. Mais la rue de Rome était déserte. Ils avaient dû tourner à droite, revenir aux Batignolles. Je me mis à courir jusqu’au coin de la rue des Dames ; puis, ne les voyant pas, jusqu’au coin de la rue de La Condamine. Rue Legendre, un couple filait vers le square. Ce n’était pas eux ! J’ai remonté l’avenue de Clichy jusqu’à la Fourche. Là, je ne me suis pas trompé, je les ai revus tous les deux, très bas dans l’avenue de Saint-Ouen. Ils passaient sous un réverbère. Mes yeux de presbyte ont reconnu Hélène. Mais ils avaient trop d’avance. J’ai fouillé en vain un dédale de petites rues pauvres. Puis, je suis rentré, j’ai guetté à la fenêtre, je suis ressorti. Rentré de nouveau, je viens d’écrire tout ceci, pour tâcher d’oublier qu’Hélène est dans les bras de Fernand.
Cinq heures du matin,
On sonne... La porte de l’hôtel se referme... Un pas léger dans l’escalier... Un froufrou de robe de soie... C’est Hélène qui rentre, au petit jour... La voici au premier étage... Quand elle introduira la clef dans la serrure, je serai à ses pieds.
15:37 Publié dans 18- Journées du 13 et du 14 mai 1875 | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
