1866

 

Cette après-midi, vers quatre heures, quand Hélène a repoussée derrière elle la grille de leur maison, et qu’elle est sortie en toilette de printemps, je la voyais. Sans qu’elle s’en doute, moi, de la fenêtre à tabatière d’une chambre au quatrième, où dorment mes vieux bouquins et un tas de paperasses, je plonge hors la ville, par-dessus la Rotonde et la grande fontaine, jusqu’aux maisons neuves des abords de la gare.

Elle marchait d’abord vite ; mais, arrivée à la Rotonde, une fois montée sur le trottoir circulaire de la fontaine monumentale, un ralentissement de pas ; puis un arrêt court, pour reboutonner son gant. Un cavalier arrivait alors au petit trot. Sa tête inclinée n’a pas bougé, pas plus que sa jolie ombrelle gris perle. Puis, le cavalier passé, elle, descendant du trottoir, est entrée en ville. Mais le cavalier, retourné sur sa selle et maintenant son cheval, la regardait. J’ai reconnu le jeune comte de Vandeuilles.

Sur le Cours, elle allait lentement.

Quand elle passa devant moi, contre la maison, de ma fenêtre mansardée, je ne pouvais plus la voir. Et le temps me paraissait long.

« Si elle montait ! »

Et je savais pourtant qu’elle ne montait jamais chez moi. Puis, toujours à ma fenêtre, je l’ai retrouvée sur la promenade, apparaissant et disparaissant entre les touffes vertes des jeunes platanes, s’éloignant d’un pas souple, rythmique, révélé par les petits balancements gracieux de son ombrelle. Puis, elle ne fut plus, entre les deux bandes vertes des platanes resserrés, qu’une mince tache gris perle, toujours gaie à l’œil, imperceptible à la fin, claire encore. Et quand, l’ayant enfin perdue de vue, je me retirai de la fenêtre avec un violent torticolis, ma pensée continuait à la suivre.

Elle sort ainsi tous les jours, à la même heure, du chalet suisse de Moreau, d’ici semblable, avec son grand toit ridicule retombant bas et son peinturlurage rouge, à un jouet d’enfant, lourd et grossièrement fait. Irréprochable de tenue, noble et charmante, mieux mise que les autres et avec ce cachet de Paris qu’on ne lui pardonne pas, elle entre en ville.

En ville, elle sait bien où elle est : X…, tout entière, la connaît maintenant et ne l’aime pas. Voici venir, en face, des dames avec qui elle n’est plus en visite. Leurs regards la dévisagent, la fouillent, la déshabillent ; puis, quand elle est passée, les mêmes se retournent, ne l’ayant pas assez vue, comme s’il s’agissait d’une bête curieuse… Voici maintenant la femme du procureur général, arrivant de loin, avec la marquise N.N. Ces deux-là, du moins, la salueront : avec l’une elle échange encore des cartes ! l’autre, la marquise, lui proposait, il y a quatre jours, d’aller, en même temps qu’elle, aux bains d’Uriage! Eh bien, non ! toutes deux détournèrent la tête, prennent l’autre allée de la promenade… Et ici, il faut que ce soit elle qui se range pour laisser le passage libre à la toute jeune madame Jauffret. Sortie de son village, pour épouser un petit poseur qui ne lui vient qu’à l’épaule, cette grande asperge montée, ne remplit seulement pas ses robes et voudrait occuper toute la voie publique… Puis, ce ne sont pas que les femmes ! A son passage, il y a de l’agitation devant les cafés et les cercles : ceux qui flânent dehors, avertissent ceux qui se tiennent en dedans, des lectures de journaux sont interrompues ; des grappes de têtes nues apparaissent, emmêlées de mains qui tiennent une queue de billard ou de cartes étalées en éventail… En la voyant venir, les officiers du 217è cambrent la taille, effilent leur moustache, risquent une oeillade. Plus insolents, nos gommeux et noblillons la lorgnent fixement, vont la regarder sous le nez. Et il n’est pas rare que des bandes de huit ou dix étudiants, fous lâchés, malfaisants échappés de collège, marchent obstinément à côté d’elle, en tenant à haute voix des conversations obscènes. Enfin, lorsqu’il ne passe personne, que la voie publique est libre, même au fond d’une de ces rues où l’herbe pousse et dont les maisons, portes et fenêtres closes, semblent dormir, elle se sent encore dans une atmosphère hostile : espionnée par des yeux qui voient à travers les murs, montrée au doigt par des doigts invisibles ; rebutée jusque par les pavés, plus raboteux pour son pied délicat, désireux de la voir tomber, comme la ville entière.

Alors, qu’y vient-elle faire, en ville ? Toutes les après-midi, vers quatre heures, quelle nécessité de s’exposer ainsi sans défense à l’animosité de X… ! Sans doute, si j’osais l’interroger, elle ne me dirait pas la vérité vraie : peut-être ne se l’avoue-t-elle pas à elle-même ! Mais je la connais bien, moi ; de plus, je sais maintenant l’itinéraire qu’elle suit chaque jour, les rues où elle passe, les portions de trottoir qu’elle choisit, les fournisseurs chez qui elle s’arrête, jusqu’au pâtissier où parfois elle mange un gâteau, lorsque sa promenade n’a pas d’autre prétexte ; aussi je la comprends ! A vingt-quatre ans, femme faite, c’est toujours la petite fille qui « voulait » si impérieusement, qu’on finissait par lui abandonner la manivelle de l’orgue à l’église, et qui, lorsque son père l’enfermait entre deux portes, au milieu de ses larmes, poussait soudain un cri de défi : « Papa, j’y vois ! » Ce caractère, fait de volonté, prompt à la révolte, que l’éducation de Saint-Denis à laissé entier et qui est pour beaucoup dans la haine que lui porte toute une ville, la soutiens du moins, lui permet de tenir bon. Voilà pourquoi, chaque jour, arrive une heure où Hélène éprouve le besoin de pénétrer dans X… ni par désoeuvrement ni pour aller faire une emplette, ni pour aller manger un gâteau ;— mais il faut que sa présence crie à X… : « Me voilà ! où en es-tu, toi ? Tu me détestes toujours ! eh  bien, vois que je n’en suis pas plus mal coiffée ! mon teint ne jaunit pas ! eh ! comment  trouves-tu ma nouvelle robe ? Rends-toi bien compte que rien ne manque à mon bonheur ! »

J’en étais là de mes réflexions, accoudé à la fenêtre de ma mansarde aux paperasses. Tout à coup, sur l’autre allée du Cours, je revis Hélène, marchant d’un pas ralenti. Elle rentrait pour dîner. Un peu derrière elle, M.de Vandeuilles, qui avait quitté son cheval, se promenait avec le petit de Lancy, riant aux éclats, un peu gris, la désignait à chaque instant avec son steak.

Au moins, M. de Vandeuilles retenait le bras du malotru.

Retrouvé en furetant parmi mes vieux papiers, j’écrivais ça il y a bien longtemps, à un Parisien, à un brave garçon aventureux, mais intelligent, qui, lui, à l’étroit en Europe, est allé mourir à New-York de la fièvre jaune :

« …Prenez un raccourci de votre faubourg Saint-Germain, un racornissement de Chaussée-d’Antin, plus un soupçon de Marais, prolongé par un tronçon de queue de Belleville ; ne mélangez pas, distribuez au contraire cela en quartiers distincts, autant de diminutifs de monde divers, tous en retard d’un siècle, se coudoyant sans se confondre, se regardant comme des chiens de faïence, gaspillant le temps à s’épier, à s’envier, à faire des commérages ; ajoutez beaucoup d’églises, paroisses, chapelles , un archevêque , des chanoines, curés, vicaires, moines, sœurs de toute espèce de coiffe, capucines, capucins, jésuites, jésuitesses ; des confréries de pénitents blancs, noirs, bleus, gris, etc., maintenant, si tout cela tient dans un pli de terrain au milieu d’une contrée accidentée, mais sévère, attristée partout par des petits oliviers poussiéreux, calcinée l’été par le soleil, glacée l’hiver par le mistral, et si l’herbe pousse entre les pavés comme dans un cimetière ; si les fontaines sont sans eau ; si l’esprit ne court pas les rues ; si les idées sont antédiluviennes; si…je pouvais multiplier les « si » à l’infini… eh bien, mon cher, voila X… ! 

Tenez ! jeudi, huit heures du soir, une fin de journée d’été admirable. Rangée en rond au milieu du Cours, à la hauteur du café des officiers, la musique du régiment joue la Dame Blanche . Du balcon de la maison où je suis né, mon ami, nous regardons. A nos pieds, voici les deux allées de la promenade, bordées de chaises qu’occupent des dames en grande toilette, des enfants, des messieurs. D’autres familles, également en toilette, sont assises sur la chaussée du milieu. Mais, en étudiant bien toutes ces chaises, nous découvrirons des catégories distinctes, des différences brusques, profondes ; nous arriverions à tracer une carte de géographie sociale, aux lignes de démarcations certaines. Par exemple, cette femme d’huissier si longue, si osseuse, si mal fagotée, au nez proéminent et montagneux, ne se doute pas que nous la prendrions pour une frontière naturelle… Et un peu plus bas, oui, là, précisément ! ce clan de jeunes femmes et de jeunes filles, les une affreuses, les autres charmantes, mais ayant toutes un air de famille, ce sont les israélites : la noblesse et la magistrature ne les saluent pas, et les appellent « les juives » !  En dehors des grands bals de la sous-préfecture, un terrain neutre et banal comme la chaussée du milieu elles ne vont qu’aux sauteries intimes de la femme d’un marchand d’huile. »

Ce chiffon de papier jauni me reporte à bien des années en arrière. Je sortais du collège, alors. Mes sensations avaient une verdeur exaltées qui me surprend. Il est vrai qu’en ces temps-là je n’étais pas sans quelques velléités littéraires, je lisais Balzac et Stendhal, je savais Musset par cœur. Dans mes lettres à des amis, comme dans mes premières plaidoiries aux assises, il m’arrivait de chercher à faire du style. Comme aussi, le soir, dans mon lit, avant de m’endormir, d’échafauder de grands châteaux de cartes : Paris ! Des succès de publiciste et d’orateur ! Des amours à la Rastignac, à la Julien Sorel ! De l’argent ! des voluptés ! de la gloire ! du pouvoir ! Aujourd’hui, devenu positif, froid, de sens rassis, je ne récrirais pas ces lignes.

Ou, du moins, je ne m’amuserais plus à la futilité de dessiner un petit croquis de la musique du jeudi. Je ne m’attarderais plus au dénombrement clérical de la ville. Maintenant aussi, j’ai cessé d’en vouloir au mistral, j’ai pris mon parti des « petits oliviers poussiéreux » ; et l’herbe des rues, le pavé impraticable, les fontaines sans eau, la moyenne vulgaire de l’esprit des habitants, j’ai fini par m’y habituer. A part ces nuances de détail ou de forme, résultat de la différence d’âge, le fond de mes observations de ce temps-là était juste.

Moi seul, j’ai changé : X… est toujours X… !

Un dimanche,

Madame de Lancy assistait au mariage d’Hélène, sans l’avoir connue jeune fille. Mais le père Derval et M. de Lancy étaient du même cercle. Une certaine intimité existait même entre eux. D’ailleurs, ce M. de Lancy est si liant, si léger, si nul et si bon garçon à la fois. Malgré tout, sympathique ! Le noble subsiste en lui : il a une case du cerveau pleine de sa supériorité à lui, et de la supériorité de ceux de sa caste sur ceux qui n’en sont pas. Mais toute sa noblesse ne résiste pas à un verre d'absinthe, à l’excitation d’une nuit de jeu, à l’entraînement d’une fête, même au simple picotement d’une farce à faire, excentricité de commis voyageur ou folie de collégien en jour de sortie. Ne le voyais-je pas l’autre jour, chez le coiffeur, tutoyer le garçon qui lui coupait les cheveux, barbouiller de savon le museau du chat de la boutique, et, du plat de la main, appliquer au patron de grandes tapes dans le dos ! Il a beau grisonner, avoir cinquante ans, une large patte d’oie, des rhumatismes : c’est tout son écervelé de fils. D’ailleurs, ils se tutoient tous les deux, ont le même tailleur, mènent la même vie, fréquentent maintenant le même cercle, jouent avec les mêmes cartes, pontent l’un sur l’autre et se font des banco ; au bal valsent avec la même fougue, et, à l’heure du cotillon, se rencontrent parfois, le père et le fils, aux genoux de la même femme. Avec cela, M. de Lancy passe pour un excellent mari, sa femme l’adore. Chaque dimanche, le père, le fils et la mère vont ensemble à la messe de midi.

Madame de Lancy, elle, a une seule passion : recevoir ! L’hiver, dans son hôtel ; l’été, dans l’espèce de masure attenante à une ferme et flanquée d’un pigeonnier qu’on décore du nom de château de Lancy, il faut qu’elle donne des fêtes. C’est sous cette forme particulière que se manifeste chez elle cette soif de plaisir qui est la caractéristique de la famille. Son mari, un sanguin bon vivant, satisferait à meilleur marché ce besoin de mobilité et d’agitation resté aussi impérieux en lui que son fils. Mais elle, la poitrine un peu plate, élancée et pâle, nerveuse, de grande race, ayant dans son enfance mis le pied sur le seuil du véritable monde parisien, quoi d’étonnant que du jour où elle s’est sentie plongée dans le bain d’or de la fortune, elle ait voulu jouir avec les raffinements de sa nature ? Elle a dû rester ce qu’elle était : religieusement élevée, honnête par circonstance et par tempérament, mariée à l’homme qu’il lui fallait, tout me porte à la croire encore une des plus honnêtes femmes de X… Au contraire, honnêteté, religion, amour d’un mari, souvent, dans la vie, s’usent à la longue ! Son fol amour du monde a préservé madame de Lancy, comme d’autres le sont par leur aptitude à faire des confitures.

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